lundi 25 janvier 2016

Morphine Monojet - Thierry Marignac



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A l’instar de son Fasciste inaugural, ce nouvel opus de Thierry Marignac se constitue en témoin d’un espace-temps englouti par plusieurs décennies de mondialisation féroce. Sauf qu’ici c’est la décennie antérieure, celle des années soixante-dix, qui  s’achève sur la toile de fond du Paris interlope de la dope, hanté par la lie humaine fantomatique qui y décante. 


En dépit de son sujet, Morphine Monojet est un livre lumineux qui se lit d’une traite. Non pas à cause de cette histoire prétexte, cette course poursuite autour d’une ampoule réglementaire de morphine pure dérobée à un collectionneur de militaria de la seconde guerre mondiale, et qu’un des protagonistes suicidaire planifie de s’injecter en grandes pompes lors d’une apothéose nihiliste, non. On dévore cette histoire pour tout ce qu’il y a autour, tout ce qu’il y a dedans. Pour la plume et le style, pour l’élégance désespérée, pour la façon dont l’auteur nous parle des femmes, pour la subtilité des personnages, pour l’humour froid et la franchise, pour l’absence de romantisme en toc qui plombe les repentis qui voudraient nous faire croire qu’ils ont vécu malgré tout quelque chose de grand et de terrible dans leur malédiction.


On ressort de la lecture de Morphine Monojet sans sympathie ni pitié pour son trio de pieds-nickelés de la came, et c’est à ça que se mesure le talent de l’auteur, à ce détachement et à la vision du monde que celui-ci esquisse. Une vision aristocratique où le principal échec des personnages les plus « accros » du roman ne réside pas dans leur déclin physique ou leur degré d’addiction, mais dans leur déshonneur. Ce n’est pas anodin si plusieurs allusions à la généalogie et à l’héritage viennent parsemer ce court roman. Car au-delà du récit picaresque planté dans un Paris interlope à une époque charnière, Morphine Monojet est surtout la chronique d’une prise de conscience d’une certaine jeunesse de ses manquements irrémédiables face à l’antique devoir d’honneur d’une lignée et d’un héritage. Une lutte centrale, tellurique, au coeur du personnage de Fernand qui cherche avant tout, par-delà la morale de l’hygiénisme, à rester digne. Parce que sans dignité, il n’y a plus d’être humain, simplement des marionnettes pathétiques ou tragiques qui se trémoussent ou se contorsionnent dans les affres écoeurantes d’une fin de race et d’une fin de civilisation. C’est l’ombre du Feu follet de Drieu La Rochelle qui plane sur ce Morphine Monojet froid et cruel. 


Si la littérature est bien ce que vous cherchez dans un roman, un crochet du gauche par ce dernier Marignac en date sera votre douce punition.




Morphine Monojet, Thierry Marignac, éditions du Rocher.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Ça a l'air intéressant il est en vente ce livre ? J'ai lu vos précédents textes sur ce blog et vous avez un sacré style : ne vous découragez-pas, le métier est difficile, les obstacles nombreux, vous êtes fin et intelligent et je vous souhaite de rencontrer les bonnes personnes pour pouvoir être lu par le meilleur des mondes dès cette nouvelle année.

Pierric Guittaut a dit…

Bonsoir Anonyme,
Ce nouvel ouvrage de T. Marignac sort officiellement le 25 janvier. Vous le trouverez dans la librairie de votre choix. Pour le reste, puisse les Dieux vous entendre !

sjs a dit…

Votre (belle) critique me dispense d'avoir à tomber dans la redite et la paraphrase. J'ai, tout comme vous, lu d'une traite ce magnifique roman noir qui se termine sur des pages blanches. Celles-ci m'ont laissées songeuse. Certains parleront de problèmes techniques d'imprimerie. Moi j'y vois un "blanc" à la Derrida (mille excuses...) Morphine monojet, roman noir, est paradoxalement un livre blanc. Livide comme la peau des personnages - même si celle-ci vire au bleu lorsqu’ils approchent de l’O.D. Blanc comme le silence que l’on respecte lorsqu’on approche de la tombe d’un ami trop tôt disparu. Blanc comme les 5 dernières pages offertes à notre réflexion de vivants.

Anonyme a dit…

Vos mots sont très beaux pour dire l'indicible : moi je le lis et le relis j'y trouve toujours de nouveaux traits d'humour ou d'amour pour la vie et l'effervescence… quelque chose du sacré, de transmutation, ou de transe je ne sais, en tout cas quelque chose d'universel qui se partage donc au-delà…
Mia

Anonyme a dit…

Magnifique!