mercredi 17 mai 2017

La Dévoreuse, le Gévaudan sous le signe de la Bête 1764-1767


En librairie le jeudi 18 mai :





3 commentaires:

Frédéric a dit…

Monsieur Guittaut,

Félicitations pour votre enquête. Incontestablement, votre livre est celui qui apportent le plus d'éléments novateurs depuis celui de Michel Louis au début des années 1990. Votre façon de procéder sans aucun à priori de départ sur la nature de la bête est particulièrement saine, et peut se targuer d'être réellement scientifique. J'avoue qu'en tant que connaisseur de ce dossier, j'étais un partisan de la théorie que Michel Louis a défendue, soit celle de l'animal hybride et du complot. Mais un partisan "par défaut", car il m'est absolument impossible d'imaginer qu'un loup commun puisse faire de tels ravages sur une période de plus de 3 ans. Après lecture de votre ouvrage, j'avoue que je suis tout bonnement bluffé par vos conclusions. Dans la hiérarchie des thèses plausibles, la vôtre trône désormais au firmament.

Quelques questions demeurent, évidemment. Parmi celles-ci, je me demande encore :

- pourquoi Jean Chastel n'a reçu qu'une prime de 75 livres pour avoir définitivement libérer le Gévaudan de la Tueuse (une somme très en-deçà du montant promis au départ au tueur de la Bête).

- peut-on trouver de façon absolument irréfutable un lien de parenté (études génétiques à l'appui) entre Canis Dirus et le Monstre du Valais, ce qui expliquerait peut-être en partie la férocité parfois extrême du Loup Servier.

- comment expliquer cette marque nette (ce "cordon") rouge sur le cou d'une des victimes, et qui ressemble à s'y méprendre à une tentative de strangulation.

- puisque vous démontrez brillamment qu'une cuirasse de protection n'aurait été d'aucune utilité pour la Bête, pourquoi les tirs qu'elle a reçus à quelques pas, notamment ceux des frères de la Chaumette, ne l'ont tout simplement pas tuée sur le coup ?

Je serai honoré d'avoir votre point de vue sur ces questionnements qui continuent de me tarauder après avoir terminé la lecture de votre excellente enquête.

A bientôt, et encore félicitations pour ce qui va constituer probablement un véritable tournant dans l'histoire de ce dossier,

très cordialement,

Frédéric

Pierric Guittaut a dit…

Bonsoir Frédéric,

Merci pour votre retour de lecture sur La Dévoreuse.

En ce qui concerne vos questions, elles sont tout-à-fait légitimes.

1) Si Jean Chastel n’a reçu qu’une prime si « modeste » (sachant tout de même que la prime d’abattage d’un loup était généralement de 10 livres), c’est parce qu’officiellement la Bête est morte, abattue par François Antoine en septembre 1765. Celui-ci s’est même vu attribué la possibilité de l’ajouter aux armoiries de sa famille. Au regard des autorités, Chastel ne pouvait donc pas officiellement toucher une prime concernant un animal déjà mort depuis près de deux ans. C’est une situation assez injuste pour lui, il est vrai, et les autorités se sont contentés de faire un geste en lui offrant une prime un peu plus conséquente qu’à l’accoutumée, parce que son « loup » était un loup « dévorant », et qu’il était d’usage de gonfler les primes dans ces cas.
Remarquons toutefois que ce n’est pas Jean Chastel, mais Jean Terrisse qui a libéré le Gévaudan. C’est parce que la « louve » et les petits sont tous abattus à la suite de la bête de Chastel que l’affaire cesse définitivement et qu’il n’y a plus d’attaques par la suite, contrairement à l’automne 1765 où François Antoine quitte le Gévaudan en laissant derrière lui au moins un louveteau servier.

2)Mes demandes auprès de la communauté scientifique au sujet des analyses génétiques sur le loup d’Eischoll sont restées lettres mortes jusqu’à présent... L’animal ayant été tué et naturalisé en 1947, à une date où ces analyses n’existaient pas encore avant de retomber petit à petit dans un oubli relatif, le plus probable est que de telles analyses n’ont jamais été menées.
En ce qui concerne le Canis Dirus, les nombreux squelettes disponibles sont sans doute trop anciens pour contenir un ADN analysable. A moins d’en retrouver un exemplaire complet momifié dans les glaces, il sera très difficile d’établir son génome et de le comparer.
Ce qui pourrait être fait facilement, c’est prélever quelques poils du loup d’Eischoll et en établir le génome complet (si celui-ci est encore viable). Les scientifiques pourraient alors facilement identifier les séquences génétiques qui divergent du loup commun et qui expliquent par exemple ses rayures noires, sa couleur rousse et sa grosse tête plate. On pourrait alors tenter de les comparer aux autres canidés mais s’il s’avère que celles-ci ne correspondent à aucun canidé connu, cela ne signifierait pas pour autant qu’il s’agit forcément de séquences du Canis Dirus.
Le Canis Dirus est une hypothèse de travail. La véritable redécouverte de mon enquête s’articule autour du loup servier et au fait que la Bête était un loup servier.
Je ne suis pas sûr que dans le contexte polémique actuel sur le retour du loup, beaucoup de scientifiques ou de biologistes se risquent à travailler sur le loup servier, un animal potentiellement dangereux et agressif dont la disparition définitive n’est pas démontrée. Je l’espère malgré tout dans l’intérêt de la science animale et de la vérité autour de cette affaire.

Pierric Guittaut a dit…


3) Pour cette marque(ce "cordon") rouge sur le cou d'une des victimes, et qui ressemble à s'y méprendre à une tentative de strangulation, et comme je l’ai écrit dans mon ouvrage, il s’agit d’un cas où une intervention humaine peut être suspectée en effet. Les témoignages ultérieurs ne semblent pas confirmer ce point, mais il est tout-à-fait possible qu’un mari trompé ou un amant déçu aient voulu se débarrasser de cette victime en profitant de l’affaire de la Bête. La nature humaine étant ce qu’elle est, il est malheureusement tout-à-fait probable que 1 à 5 % des victimes totales attribuées à la Bête soient en fait des crimes déguisés. Je n’ai pas insisté sur ce point dans mon ouvrage pour ne pas entretenir la confusion entre prédation naturelle de loups serviers (>95% des cas) et crimes potentiels déguisés (<5% des cas).


4) La distance de tir des frères de la Chaumette est en fait assez élevée pour une arme à silex : autour de cinquante pas. Contrairement à ce que pensent les gens qui ne chassent pas, abattre un animal sauvage avec une arme à feu est très difficile, même avec une carabine moderne. Encore faut-il placer sa balle dans une zone létale. Tous les chasseurs rêvent du tir en plein cœur qui abat l’animal sur place sans le faire souffrir, mais celui-ci est excessivement rare. La plupart du temps, à la chasse comme à la guerre, la victime du tir est plus ou moins grièvement blessée et il lui faut parfois plusieurs minutes ou plusieurs heures pour mourir, voire plusieurs jours. C’est pourquoi les chasseurs utilisent des chiens de sang, spécialisés dans le pistage des animaux blessés. Il n’est pas rare de retrouver un sanglier, pourtant mortellement blessé, plus d’un kilomètre après la zone de tir. Un animal sauvage qui est traqué par des chiens et tiré par des chasseurs lutte pour sa survie et son organisme est littéralement dopé par l’adrénaline secrété en grande quantité par son système nerveux central. Il est arrivé de constater que des animaux étaient morts non d’un impact de balle mais d’une crise cardiaque, leur cœur ayant éclaté sous l’effet de l’effort produit et de l’adrénaline. Même grièvement blessé, l’animal sauvage tentera toujours de s’enfuir le plus loin possible des hommes et des chiens (ou des chevaux au XVIIIe siècle). Le loup servier tiré par les frères de la Chaumette est peut-être mort quelques lieues plus loin, caché sous une roche, mais on ne le saura sans doute jamais.

Bonne soirée à vous, amitiés.